La Demi-Seconde.
Entre ce qui t'arrive et ce que tu fais ensuite, il y a une demi-seconde. La plupart des hommes passent à travers sans la voir.
Le moment que tu connais déjà
Un email arrive. Ta mâchoire se serre avant que tu aies fini de le lire.
À table, quelqu'un lâche une remarque, et ta réponse est déjà partie avant que tu aies décidé quoi que ce soit.
Tu dis oui. Tu pensais non.
Ces moments, tu les connais. Tes schémas, tu sais les nommer, parfois avec une grande précision. Et les nommer ne change presque rien : le temps de t'en rendre compte, tu as déjà réagi.
Ce que fait le cerveau
Dans les années 1970 et 1980, le neuroscientifique Benjamin Libet a mesuré quelque chose de troublant. Il fallait environ une demi-seconde d'activité cérébrale avant qu'une personne prenne conscience d'une sensation. Et quand elle décidait de bouger, son cerveau commençait à préparer le geste avant qu'elle ait le sentiment d'avoir décidé.
Les scientifiques débattent encore de ce que cela dit du libre arbitre, et de la manière même de lire ces mesures. Libet, lui, en a tiré sa propre conclusion : nous ne sommes peut-être pas à l'origine de nos élans, mais nous pouvons encore les arrêter. Il existe un moment où la réaction est lancée, sans être encore accomplie.
C'est ça, la demi-seconde. Pas un chiffre précis. Un vrai moment, celui où ton choix se joue.
Deux façons d'être soi
En 2007, des chercheurs de l'Université de Toronto ont observé le cerveau de volontaires dans deux modes d'attention. Dans le premier, ils pensaient à eux-mêmes : leurs traits de caractère, leur histoire, qui ils sont au fil du temps. Dans le second, ils sentaient simplement ce qui se passait, là, maintenant.
Les deux modes mobilisaient des réseaux différents. Et chez ceux qui avaient suivi huit semaines d'entraînement à la pleine conscience, la séparation était plus nette : quand ils se contentaient de sentir, le récit se taisait, et les zones qui lisent le corps s'activaient davantage.
Pas besoin d'un scanner pour connaître la différence. Tu as déjà vécu les deux.
L'histoire, et ce qui est
L'histoire, c'est ce que tu te racontes sur ce qui arrive. Il ne me respecte pas. Je fais toujours ça. Je dois tenir le coup.
Ce qui est, c'est ce qui est vraiment là, avant l'histoire. Une chaleur dans la poitrine. Une tension dans les épaules. Un souffle resté en suspens.
L'histoire arrive vite, et elle a l'air vraie. Ce qui est se fait plus discret, et c'est le seul endroit où quelque chose peut changer. On ne sort pas d'une réaction en réfléchissant. On entre dans la demi-seconde en sentant.
Ce que savaient les traditions contemplatives
Bien avant qu'on mesure quoi que ce soit, les traditions contemplatives montraient le même écart : entre l'événement et la réponse, il y a de l'espace. Pas pour étouffer ce que tu ressens. Pour être présent à ce qui est là, puis choisir.
La pratique ne te demande pas d'y croire. Elle te demande de regarder.
La pratique
Quatre temps, quelques minutes, dans un vrai moment. Pas sur un coussin : à table, en réunion, au volant.
- Curiosité. Tourne-toi vers ce qui se passe dans ton corps, pas vers ce qui s'est passé.
- Exploration. Reste avec la sensation. Ne la corrige pas. Ne l'explique pas.
- Découverte. Trouve la demi-seconde, ce moment où la réaction n'est pas encore accomplie.
- Action. Bien posé sur tes pieds, une seule question : est-ce que je tiens le coup, ou est-ce que je tiens debout ? Puis agis.
L'audio guidé t'accompagne pas à pas, avec ma voix.
Les lettres sont en français et en anglais.
Pour aller plus loin : The Habit of Being, les lettres · Travailler avec moi · l'essai (en anglais) sur les réactions au travail · English version
Pierre-Boris Kalitventzeff · coach certifié depuis 2012, ICF PCC
Sources. Libet, B. et al. (1979). Subjective referral of the timing for a conscious sensory experience. Brain, 102, 193–224. Libet, B. et al. (1983). Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity (readiness-potential). Brain, 106, 623–642. Libet, B. (1985). Unconscious cerebral initiative and the role of conscious will in voluntary action. Behavioral and Brain Sciences, 8, 529–566. Schurger, A., Sitt, J. D., & Dehaene, S. (2012). An accumulator model for spontaneous neural activity prior to self-initiated movement. PNAS, 109(42). Farb, N. A. S. et al. (2007). Attending to the present: mindfulness meditation reveals distinct neural modes of self-reference. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 2(4), 313–322.